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TIC, éducation et édition locale en Afrique

 

 

Quel rôle les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication peuvent-elles jouer face au défi de l’éducation en Afrique  ?

 

 

 

de Aurore Balduzzi

 

Les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) pourront-elles être un outil majeur du développement de l'éducation de base en Afrique ?

Alors que les possibilités techniques sont très nombreuses et variées (du cartable numérique aux MOOC « Massive Open Online Course » en passant par le tableau blanc interactif, les tablettes individuelles, la mise en commun de contenus sur des plateformes en ligne, etc.), que des projets pilotes ont été lancés dans de nombreux pays africains (le Burkina Faso avec les projets TICE, RETICE et Tin Tua, le Sénégal avec CyberSmart Africa, le Ghana, le Rwanda avec Open Learning Exchange, le Kenya et bien d'autres...), aujourd’hui que pouvons-nous retenir de l’utilisation de ces nouvelles technologies dans l’enseignement en Afrique, en particulier en ce qui concerne l’éducation de base ?

 

L'école : un défi immense

La population de l'Afrique est très jeune : 41% a moins de 15 ans.[1] Les besoins en établissements scolaires pour former les jeunes générations sont de plus en plus nombreux, ces besoins croissent en même temps que la poussée démographique. Construire des établissements pour tous ces nouveaux enfants, former et recruter des enseignants, fournir du matériel de toute sorte, faire venir les enfants à l'école, toutes ces étapes sont pour certains pays d'Afrique des défis immenses. L'état du système éducatif africain est très divers. Si on se représente parfois une salle de classe sans électricité, avec une multitude d'élèves écoutant un maître debout devant le tableau noir, les très nombreuses villes et grandes villes ont des écoles bien plus équipées que cela. Dans un même temps, dans certaines zones périurbaines les classes peuvent effectivement accueillir des dizaines et des dizaines d'élèves ; certains établissements sont construits dans des matériaux éphémères et doivent être rebâtis chaque année ; pour répondre aux besoins en enseignants, le recours au recrutement de personnes non ou peu formées se pratique beaucoup.

Par ailleurs, dans les pays où la langue française est une des langues officielles et où l'enseignement planifié par l'Etat demande l'apprentissage du français, en plus de la langue locale, les enseignants qualifiés bilingues sont peu nombreux.

Que peuvent apporter les TIC face à ce type de situation ? À priori peu de choses. En effet les TIC ne peuvent servir à eux seuls à pallier la surpopulation des classes ni la formation des maîtres ou le besoin en bâtiments scolaires. Il s'agirait donc d'envisager l'utilisation des TIC dans un contexte favorable, comme dans les zones urbaines où le système scolaire est installé.

Quel avantage aurait-il par rapport à l’outil qu’est le manuel scolaire ? Pour le savoir il faut étudier les limites de ce dernier.

 

Le livre : un outil importé

En ce qui concerne le matériel éducatif, les manuels scolaires utilisés proviennent souvent de maisons d'éditions étrangères, européennes. Des efforts ont été menés grâce au Cafed pour former les éditeurs africains. Mais il semble que l'édition scolaire reste un domaine où les pays africains francophones font encore largement appel à des maisons françaises, ce qui a pu répondre à une nécessité mais qui aujourd’hui est une entrave à la variété, la multiplicité, la disponibilité des livres, et qui a tendance à en élever leur coût.

On peut tenter de dissocier éducation et livre, mais peut-on dissocier éducation et écriture, lecture ? L'écrit et la lecture sont indispensables au quotidien. Il est donc très important de favoriser l'édition éducative et culturelle locale, qu’elle produise des livres traditionnels ou non. Peut-elle s’emparer des nouvelles technologies pour se faire une place dans la production de nouveaux outils éducatifs ? Comment ?  

 

Objectif : savoir lire écrire compter, mais surtout aimer

Le livre n'est pas un objet familier dans beaucoup de foyers africains.  Avec toutes les difficultés qui peuvent se trouver sur la route de certains écoliers, avec une école, oui mais parfois très loin, parfois pas toute l'année, parfois avec des classes surchargées, parfois avec un enseignant mal formé, comment réussir son apprentissage si le matériel éducatif, les manuels scolaires, sont inexistants ou inadaptés ? Quelle ténacité, quel courage faut-il à un élève alors pour arriver à aimer l'école, aimer apprendre à lire et écrire, puis un jour peut-être aimer lire ? Est-ce qu’un outil numérique pourrait l’aider ? mieux qu’un livre imprimé ? comment ?

 

Du matériel pédagogique adapté et varié

Les programmes étant la plupart du temps énoncés par les gouvernements, il reste aux éditeurs la liberté de les mettre en application dans les manuels, et aux enseignants la liberté de la méthode d'enseignement. Les éditeurs de manuels scolaires doivent créer des ouvrages cohérents entre eux, les auteurs doivent créer des contenus accessibles et qui puissent faire appel à des choses connues des élèves, afin qu'ils se concentrent sur l'apprentissage de la matière qui est enseignée. Le contenu ne doit pas perdre les élèves dans des mondes inconnus. Le contenu doit pouvoir les intéresser et entrer en résonnance avec leur quotidien pour les faire progresser.

La première phrase que j'ai apprise en classe d'allemand en 4e était "je cherche ma pipe". Ce vocabulaire nous semblait si inadapté dès la première leçon. Que l'enseignant ait choisi ce manuel, pour nous, était mauvais signe !

Si l’imprimé n’est pas l’outil idéal (pas assez local, pas assez présent, pas assez varié et donc pas assez adapté) pour les enfants ou les adultes apprenants, est-ce que le numérique pourrait prendre le relais ? Insuffler une nouvelle dynamique ? Puisqu'on parle souvent de la "révolution numérique", qu’on évoque la possibilité que l'Afrique puisse sauter directement dans le train en marche de la technologie, avec à l'appui l'exemple de l'utilisation normalisée de la téléphonie mobile partout même où l'eau potable manque, alors le numérique ne pourrait-il pas aussi être l'outil d'alphabétisation et d'éducation de masse dont l’Afrique a besoin ?

 

Trouver de bonnes solutions

Les nouvelles technologies appliquées à l'éducation abritent beaucoup de possibilités distinctes, du matériel, qu'il soit individuel pour chaque élève ou commun à la classe, au logiciel, connecté ou non, on peut imaginer de très nombreuses solutions. D'ailleurs diverses pistes ont été expérimentées ces dernières années dans beaucoup de pays africains. Elles ont en commun la nécessité matérielle de l'alimentation en énergie, premier préalable technique. D'autres questions suivent : la formation de l'enseignant à ces nouveaux outils pédagogiques, la maintenance et les mises à jour des ces matériels.

On pourrait souligner qu'au sujet des contenus, comme pour le papier, la création africaine locale reste un élément flou que peu de projets pilotes mettent en avant. La création du contenu pédagogique et la mise en place ou non de bilinguisme dans les logiciels utilisés sont des sujets peu abordés dans les comptes rendus des expérimentations connues. Contenu pédagogique et production de l'outil pédagogique restent des sujets connexes à ces expériences, focalisées sur l'utilisation par les apprenants et les enseignants des nouveaux outils. Les pays africains pourront-ils se rendre autonomes et indépendants des fournisseurs habituels pour ces secteurs ? est-ce la réponse adéquate au besoin de contenu adapté ?

 

Expérimentations : beaucoup de coups d'essai, quels coups de maître ?

La mise en œuvre d'expériences d'apprentissages via les NTIC sont plus nombreuses pour des classes de niveau élevé, niveau bac ou post-bac, qui sont plus aisément financées par les bailleurs de fonds habituels. Les expériences dans le secteur de l'apprentissage de base sont moins nombreuses mais existent elles aussi. On compte aussi des expériences d'utilisation des NTIC dans le secteur de l'alphabétisation, notamment pour les femmes. Elles sont médiatisées à leur lancement et le retour sur expérience ou l'évaluation sont peu rendus publics. Les principaux soucis de mise en œuvre de toutes ces expériences sont des soucis techniques, l'électricité fournie par un générateur qui fait du bruit, des pannes qui surviennent et qu'on ne sait pas résoudre, du matériel peu robuste comme des tablettes fournies aux enfants qui ne durent pas très longtemps, du matériel délaissé par l'enseignant qui ne sait pas bien comment en tirer parti devant sa classe...

Beaucoup de points sont à analyser, comprendre ce qui fonctionne et ce qui doit être amélioré, voilà ce qui nous reste à étudier de toutes ces expériences déjà mises en place. On peut aussi se poser la question du déploiement des solutions potentielles, car si aujourd'hui des expériences existent, quid de la généralisation de ces nouvelles méthodes d'apprentissage ? À quelle échelle, concrètement, pour quelles personnes ? Et au delà des aspects techniques de la mise en œuvre et de la bonne utilisation des nouveaux outils numériques, nous devrons identifier les possibilités de création ou d'adaptation de contenu, de maintenance de matériel, voire de création de matériel au niveau local. Afin que les personnes qui créent des solutions concrètes soient les acteurs du développement de leur propre pays, librement.

 

Sources

·        http://www.ole.org/content/programs

·             http://www.cybersmartafrica.org/

·             http://atelier.rfi.fr/profiles/blog/list?user=a9thxbbrv4by

·        AFD 2010 Bilan critique en matière d’utilisation pédagogique des NTIC dans le secteur  de l’éducation

·        Le rapport E-Learning Africa 2013

 

 

 

 

 



[1] dossier « Un milliard d'Africains ! », in Jeune Afrique, no 2550, du 22 au 28 novembre 2009, p.  24-31.